Ce journal a débuté avec la naissance des Blogs en 2005 pour accompagner les six mois d'aventure en Inde d'où son nom, !ndianeries. Mot inventé dans l'urgence avec un engagement d'un article posté chaque jour sur des ordinateurs locaux, avec des claviers pourris, des temps d'attentes interminables.., d'où des corrections jamais réalisées. J'en implore votre indulgence en lisant "La malle de l'!nde" & les "!ndianeries". Puis, d'autres voyages ont suivi et des humeurs de l'entre deux, et pour finir "Survivre au travail"... la chose la plus formidable qui soit pour les chanceux que nous sommes, à jouir d'une retraite.
Par @line
On commence la promenade avec la solennité de quelqu’un qui s’apprête à devenir très cultivé : on se promet intérieurement d’apprendre des choses profondes… avant de se souvenir qu’on n’a pas pris de petit-déjeuner, du moins que je n'en ai pas pris... la journée commence donc avec une ambition culturelle élevée… mais qu’importe : la découverte des trésors du musée au retour de cette déambulation piétonne saura bien me faire oublier la faim. Enfin… une paire d’heures, tout au plus. Disons que c’est une expérience immersive, jusque dans le sacrifice personnel.
Revenons à cette imposante synagogue portugaise, contemporaine de Spinoza.
Justement il s'y rendait à cette inauguration, après les quatre années que durèrent sa construction (1671 à 1675). Il avait sous le bras le manuscrit précieux, l'Éthique prêt à être donné à l'impression. Or, voilà qu'il se murmure qu'un hérétique a commis un livre qui va lui valoir la vie pour les idées offensants qu'il y développe.
Persuadé qu'il s'agit de lui, il renonce à l'inauguration, à la publication du même coup, et rentre dare-dare chez lui !
Cette publication attendra quatre années de plus! Retourné à La Haye où il vit il reprend son activité d’artisan tailleur de lentilles optiques pour lunettes et microscopes. Le monde attendra.
Nous, avançons lentement vers le marché aux puces. Il apparaît rapidement, comme une épreuve de volonté où fort heureusement aucun membre de notre groupe ne perd de dignité. Entre les objets improbables et les antiquités mystérieuses, les nombreux portants avec toutes sortes de Shmatess, nez en l’air, nous cherchons vainement des témoignages du passé. Clairement, ils ne sont plus presents dans l'architecture des lieux.
Très vite, les canaux apparaissent, parfaitement calmes, comme s’ils faisaient semblant d’être sages. En réalité, ils observent les touristes avec la patience de ceux qui savent qu’ils finiront tous par s’arrêter au milieu du pont pour prendre LA photo. (Le vélo les fleurs le canal). Chaque touriste fait pareil. C’est inévitable. La recherche de l'angle artistique, puis le selfie, puis la version “naturelle” où vous faites semblant de ne pas poser. Les canaux, eux, ne jugent pas. Ils ont tout vu.
Un peu plus loin, la maison de Rembrandt s’impose. Je m’arrête, respectueuse, presque émue… je décide de ne pas entrer. Il faut savoir se préserver pour les trésors du musée synagogue à venir sans se saturer. Stratégie? Ou alors c’est la faim qui commence à affecter mes capacités décisionnelles, mais restons sur la version noble.
Arrivés, près de la statue de Spinoza (œuvre de Nicolas Dings- quartier Zwanenburgwal près de l'hôtel de ville), elle, elle semble parfaitement indifférente à mes préoccupations gastronomiques. Dressée au bord du canal, avec son manteau parsemé de perruches à collier (évoquant le lointain nous dit-on) et de moineaux (le plus proche) symbolisent la société multiculturelle d’Amsterdam.
Sur la plate-forme-socle, un polyèdre à vingt faces de granit poli, symbolise l’aiguisement de l’esprit.
Pour mémoire, Baruch Spinoza est né à Amsterdam en 1632 dans une famille juive convertie au catholicisme venue du Portugal. On lit sur la plaque de bronze que l’œuvre la plus importante de Spinoza est l’Éthique. Il y rejete toutes les conceptions traditionnelles de Dieu et affirme que le chaos apparent de la nature est gouverné par des lois naturelles immuables, qui s’appliquent aussi à l’homme et à la société.
Difficile à lire cet ouvrage, car Spinoza avait choisi de démontrer son raisonnement à l'appui de formules mathématiques pour définir ces lois qui permettent à l'homme d'atteindre le bonheur, de vivre en harmonie avec son environnement. Rappelons en outre, que les idées de Spinoza sur la liberté de parole, la tolérance et la démocratie demeurent toujours d’actualité telle cette inscription sur le socle " Le but du gouvernement est la liberté ". Voilà qui résume bien sa philosophie politique.
Je m'éloigne, l'observe regarder les lointains. Il donne l’impression d’avoir atteint un niveau de sérénité : voilà un homme qui n’a clairement pas sauté le petit-déjeuner!
Puis vient le monument aux résistants juifs, à la croisée des canaux, au coin où la rivière Amstel rencontre Zwanenburgwal une œuvre du sculpteur belge Josef Glatt (1988), à la manière des pierres tombales juives traditionnelles. Il s'agit d'une colonne sombre qui rend hommage aux résistants juifs morts pendant la Seconde Guerre mondiale, avec un texte qui évoque leur courage et leur sacrifice. Comme sur les stèles funéraires juives, l’écriture adopte un ton épuré, presque retenu, sans emphase inutile en hébreu et néerlandais.
L'ambiance a changé, naturellement. On ralentit, on se tait. Il y a dans ce lieu une gravité qui s’impose sans effort, une présence qui rappelle que ces rues paisibles ont vu des histoires qui ne le sont pas. Même avec l’estomac qui proteste, on ne pense plus à manger.
Sur le chemin du retour, les Stolpersteine apparaissent sous nos pas. Ces petites pierres discrètes, presque faciles à manquer si l’on ne regarde pas attentivement, arrêtent net la promenade. On lit les noms, les dates, on imagine des vies entières résumées en quelques lignes. Et soudain, marcher devient autre chose : une manière de se souvenir, de prêter attention, de ne pas passer trop vite.
Quand enfin après l'Opéra la synagogue-musée se profile à nouveau, c’est avec un mélange étrange de curiosité intellectuelle… et d’urgence alimentaire.
Or ces salles, riches d’histoire et de détails, mériteraient des heures. Mon estomac, lui, négocie ferme. Je tiens bon — héroïquement une heure trente de plus — jusqu’à ce que la promesse d’une excellente assiette de tradition juive devienne réalité.
Et là, dans un élan quasi philosophique digne de Spinoza lui-même, je conclus que la meilleure façon d’honorer une journée de culture, c’est encore de la terminer en me délectant très sérieusement.
Ce qui, après tout, est une forme de sagesse universelle.
Et si quelqu’un demande ce que j'ai vu dans ce quartier, je répondrai très sérieusement : “Les canaux.”
Ce qui, techniquement, sera absolument vrai.
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