Ce journal a débuté avec la naissance des Blogs en 2005 pour accompagner les six mois d'aventure en Inde d'où son nom, !ndianeries. Mot inventé dans l'urgence avec un engagement d'un article posté chaque jour sur des ordinateurs locaux, avec des claviers pourris, des temps d'attentes interminables.., d'où des corrections jamais réalisées. J'en implore votre indulgence en lisant "La malle de l'!nde" & les "!ndianeries". Puis, d'autres voyages ont suivi et des humeurs de l'entre deux, et pour finir "Survivre au travail"... la chose la plus formidable qui soit pour les chanceux que nous sommes, à jouir d'une retraite.
Par @line
Après la fouille, nous voici conviés à rapidement passer en salle. Nous la découvrons archi comble et décidons toutes les trois de nous installer au second rang bien centrées, devant le vaste, très vaste espace scénique. Après tout, nous devrions nous passer des sous-titrages en français... placés au dessus de nos têtes !
La mise en scène de Richard III par Itay Tiran, portée par la troupe du Théâtre Gesher et incarnée par Evgenia Dodina dans le rôle-titre, n’est pas une simple relecture du classique de William Shakespeare. C’est une intervention politique frontale qui transforme la fable historique en autopsie du pouvoir contemporain.
Dès l’entree en scène le spectacle impose une esthétique de la désolation : plateau blanc, costumes noirs, espace clinique. Rien ne relève ici du décoratif. Tout évoque un monde aseptisé où la violence est devenue procédure. Cette froideur scénique fonctionne comme un diagnostic : le mal politique n’est plus spectaculaire, il est administratif, rationalisé, presque banal. La mise à mort aseptisée à la façon "Dexter".
Le Richard d'Evgenia Dodina n’est pas un monstre exceptionnel, mais un produit systémique. Car c’est là que réside le geste politique central d'Itay Tiran : refuser toute exceptionnalité au tyran. Son Richard — ni homme ni femme — devient une figure abstraite du pouvoir pur, débarrassée de ses particularités pour mieux révéler son universalité.
En confiant le rôle à une comédienne, la mise en scène désessentialise la tyrannie : elle n’a ni genre, ni visage fixe, ni époque. Elle circule. Elle se reproduit.
Ce choix trouve une résonance d’autant plus forte que le spectacle est traversé par l’histoire personnelle de Tiran, artiste exilé depuis dix ans, critique du pouvoir israélien... vivant à Vienne. Il ponctue la pièce de danses collectives et de chants émouvants -non traduits- comme celui d' "Ein li Aretz Arheret"( "Je n'ai pas d'autre pays")...
Le spectateur - averti et au fait de l'actualité politique - n’est pas autorisé à oublier que ce Richard est joué depuis un présent saturé de conflits et de dérives autoritaires.
Toutefois, la proposition théâtrale au delà du contexte israélien construit une mécanique politique universelle : montée au pouvoir par la manipulation, consolidation par la peur, isolement progressif du dirigeant, puis fuite en avant meurtrière. Dans cette logique, ce qui frappe surtout, c’est la responsabilité diffuse que la mise en scène attribue à l’entourage. Les courtisans rampent, se compromettent, s’adaptent. Le mal n’est pas seulement vertical : il est horizontal, partagé, toléré. En cela, le spectacle rejoint une lecture profondément politique de Shakespeare : la tyrannie n’est jamais solitaire, elle est toujours co-produite.
La performance d'Evgenia Dodina radicalise encore cette lecture. Son Richard est à la fois grotesque et terrifiant, enfantin et méthodique, capable de séduire autant que de détruire. Elle incarne une subjectivité fracturée, oscillant entre jeu et vérité, ce qui renforce l’idée d’un pouvoir performatif : le tyran existe parce qu’il est joué — et accepté comme tel.
Enfin, la scénographie évolue vers un paysage de cendres, comme si l’histoire elle-même se consumait sous nos yeux. Le spectacle ne propose aucune catharsis, aucune rédemption. Il constate. Il accumule les signes d’un désastre déjà accompli. Et là, ce que donne à voir ce Richard III c'est une société qui refuse de voir les signes de sa propre destruction.
Loin d'être un miroir, cette pièce révèle dans cette mise en scène audacieuse, brutale, servie par un jeu d'une grande puissance en énergie de chacun des comédiens de la troupe du Théâtre Gesher toute la contemporanéité d'un Shakespeare que le spectateur devrait considérer comme un avertissement à méditer.
Les seize comédiens très applaudis vous attendent
Jusqu'au 26 Mars 2026
Théâtre Les Gémeaux
49 av Clémenceau
92330 Sceaux
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