Ce journal a débuté avec la naissance des Blogs en 2005 pour accompagner les six mois d'aventure en Inde d'où son nom, !ndianeries. Mot inventé dans l'urgence avec un engagement d'un article posté chaque jour sur des ordinateurs locaux, avec des claviers pourris, des temps d'attentes interminables.., d'où des corrections jamais réalisées. J'en implore votre indulgence en lisant "La malle de l'!nde" & les "!ndianeries". Puis, d'autres voyages ont suivi et des humeurs de l'entre deux, et pour finir "Survivre au travail"... la chose la plus formidable qui soit pour les chanceux que nous sommes, à jouir d'une retraite.
Par @line
Il y a des textes qui avancent à pas comptés, comme sur un fil tendu au-dessus du vide.
corde.raide, de Debbie Tucker Green, est de ceux-là.
L’écriture de Debbie Tucker Green ne cherche ni à expliquer ni à rassurer. Elle tranche, répète, suspend. Les phrases semblent parfois s’interrompre avant leur terme, comme si quelque chose résistait à être formulé. Les silences y sont aussi chargés que les mots. Cette langue, à la fois sèche et vibrante, agit sur le public comme une onde : elle traverse, elle heurte, elle oblige à une écoute engagée, presque corporelle.
Profondément orale et musicale, cette écriture repose sur le rythme, la rupture, l’ellipse. Chaque mot est nécessaire. Chaque pause est un vertige. Avancer dans ce texte, c’est accepter de perdre l’équilibre, de ne pas tout saisir immédiatement, et de rester en tension.
Cette singularité rend la traduction particulièrement délicate. Pour corde.raide, il aura fallu trois années de travail à Laetitia Lallé Bi Bénie, Frédérique Loliée et Quentin Raymond pour parvenir à une version française capable de restituer la force du texte original. Trois années consacrées non seulement à la fidélité du sens, mais à celle du souffle, de la pulsation, de la violence contenue et de l’étrangeté assumée de la langue de Debbie Tucker Green. Traduire ici, c’était accepter de ne pas lisser, de ne pas combler, de laisser la langue française marcher elle aussi sur le fil.
Le sujet de la pièce se déploie sans jamais se nommer frontalement. Debbie Tucker Green ne désigne pas : elle expose. Elle place personnages et spectateurs dans un espace d’instabilité, où se croisent domination, résistance, paroles empêchées et survie intime. Ce qui se joue n’est pas tant une narration qu’une expérience : celle d’un équilibre fragile, d’une tension permanente, d’une écoute mise à l’épreuve.
La mise en scène de Cédric Gourmelon accompagne cette écriture avec une grande précision, en ouvrant un espace de résonance où chaque geste, chaque silence, chaque respiration compte. Le plateau devient un lieu d’attention extrême, à l’image du texte.
corde.raide invite ainsi le public à rester présent, à accepter l’inconfort, à avancer sans filet. À écouter ce qui se dit — et surtout ce qui se tait.
Debbie Tucker Green est une autrice britannique majeure du théâtre contemporain. Son œuvre, reconnue et jouée dans le monde entier, s’est imposée sur les grandes scènes internationales, du Royal Court au National Theatre de Londres.
Son rayonnement tient autant à la force politique et humaine de ses sujets qu’à l’invention formelle de sa langue.
Il ne faut pas rester prisonnier de ce qui est révélé dans cette pièce dans la toute dernière ligne droite, (les vingt dernières minutes), qui peuvent bloquer le spectateur quant à la vraissemblance du propos... au regard du droit américain, un conjoint ne peut pas choisir la pendaison comme mode d’exécution à la peine capitale pour son époux ! Aux États-Unis, ce choix ne revient ni au conjoint ni à la famille, mais exclusivement à la loi de l’État concerné — et, dans de très rares cas, au condamné lui-même. De plus, la pendaison n’est aujourd’hui ni pratiquée ni réellement en vigueur comme méthode d’exécution.
Cette pièce doit être vue comme une fiction, une comédie noire où l'absurdité des fonctionnaires administratifs frise le burlesque. Un moment de théâtre, intense.
Jusqu'au 1er février 2026
Théâtre Manufacture des oeillets de Vitry.
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