Ce journal a débuté avec la naissance des Blogs en 2005 pour accompagner les six mois d'aventure en Inde d'où son nom, !ndianeries. Mot inventé dans l'urgence avec un engagement d'un article posté chaque jour sur des ordinateurs locaux, avec des claviers pourris, des temps d'attentes interminables.., d'où des corrections jamais réalisées. J'en implore votre indulgence en lisant "La malle de l'!nde" & les "!ndianeries". Puis, d'autres voyages ont suivi et des humeurs de l'entre deux, et pour finir "Survivre au travail"... la chose la plus formidable qui soit pour les chanceux que nous sommes, à jouir d'une retraite.
Par @line
Avec "Ils ne méritent pas tes larmes", Thomas Snégaroff propose bien plus qu’une conférence historique mise en scène : il offre un moment de mémoire vivante, de transmission et de réflexion politique profondément actuel.
Tout part d’une image, devenue iconique : celle d’Elizabeth Eckford, adolescente noire marchant seule, digne, poursuivie par une foule blanche haineuse lors de la rentrée scolaire du 4 septembre 1957 à Little Rock. Ce jour-là, l’entrée de neuf élèves noirs au Little Rock Central High School, établissement jusque-là réservé aux Blancs, débute une bataille symbolique qui va durablement marquer la vie de ces jeunes gens, celle de la déségrégation. Thomas Snégaroff, ancien professeur d'histoire et de géographie à Pantin, journaliste animateur d'émission très scrupuleux et brillant, déploie un récit incarné qui mêle rigueur historique, émotion contenue et intelligence pédagogique. Il fait montre d'un véritable talent sur scène -totalement inattendu- à faire vivre différents personnages à différences facettes...il transforme le pari scénique de cette conférence en expérience sensible, dans son jeu sobre avec une mise en scène presque dépouillée. Son propos repose sur la précision du contexte, la contextualisation politique et sociale des États-Unis des années 1950, et la mise en lumière des mécanismes de la haine ordinaire.
Cette retenue confère au spectacle une puissance d’autant plus forte qu’elle refuse toute complaisance émotionnelle.
Le choix de l'accompagnement musical habillé le texte, enveloppe le public du son de la clarinette et avec ses reprises et surtout créations, Xavier Bussy constitue un contrepoint essentiel au spectacle dont les lourds silences du public viennent prolonger le texte. . . La musique agit comme un espace de respiration et d’incarnation, rappelant que derrière l’événement historique se trouvent des vies, des corps, des peurs et du courage.
Le titre, Ils ne méritent pas tes larmes, agit comme une adresse intime. Il invite à interroger notre rapport à l’émotion face aux images de violence raciale : faut-il pleurer ? S’indigner ? Comprendre ? Snégaroff semble suggérer que la connaissance est une forme d’engagement. En redonnant chair à l’événement, il évite l’écueil de l’iconisation figée. Elizabeth Eckford n’est plus seulement une photographie célèbre : elle redevient une adolescente de quinze ans confrontée à une haine collective.
L’échange à l’issue de la représentation avec Cynthia Fleury prolonge utilement la réflexion du public. Ce "back-side", son regard philosophique et psychanalytique élargit la portée du spectacle vers des questions contemporaines : la dignité, le courage civique, la vulnérabilité, mais aussi la responsabilité individuelle... Ce dialogue final évite que l’émotion ne se dissolve ; il prolonge la fonction cathartique du théâtre.
On pourrait reprocher au spectacle une certaine linéarité dans la narration ou un dispositif scénique minimaliste. Mais c’est précisément cette économie de moyens qui fait sa force : elle place le spectateur face à l’histoire, sans écran protecteur.
En définitive, Ils ne méritent pas tes larmes réussit un équilibre rare entre exigence intellectuelle et accessibilité. C’est un spectacle nécessaire, qui rappelle que les combats pour les droits humains ne relèvent pas d’un passé lointain, mais d’une vigilance toujours actuelle. Une leçon d’histoire, certes — mais surtout une leçon de courage. Le public sort ému, nous aussi.
Jusqu'au 25 juin 2026
Au théâtre de la Pépinière
7 rue Louis Legrand
75002 Paris
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